Voyage dans l'ouest canadien
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À l'assaut de l'Ouest Canadien
C'est le premier dimanche de juin 2002 du tout nouveau millénaire. À son insu, le clocher de l'église d'Upton se met en branle pour nous annoncer l'heure de notre départ pour l'Ouest canadien. Pour la circonstance, dame Nature, encore extrêmement mutine et capricieuse, nous cède comme à contrecoeur, une de ses plus premières belles journées printanières.
Pour réaliser notre périple, nous devons compter sur notre fidèle Ulysse, en l'occurrence notre motorisé qui par monts et par vaux, nous a toujours mené à bon port. À la manière de son homonyme, ce preux voyageur des versions modernes, transporte fièrement des êtres chers tels que mon noble conjoint Jean-Guy, Améthyste, la narratrice de ce récit, et bien sur, Toby notre irrésistible petit canin qui ne rate jamais un voyage avec ses maîtres.
Le lever se fait joyeux et après ma toilette quotidienne, j'opte pour un ensemble vestimentaire accroché dans la penderie. À ma grande surprise, en ouvrant les portes, je reste bouche bée en découvrant un monceau de vêtements enchevêtrés de cintres au fond de la garde-robe. Pliant sous le poids d'une masse excessive, la pauvre barre n'a pas tenu le coup. Il faut la réparer en catastrophe et replacer le prêt-à-porter de manière à respecter les lois de la pesanteur. Nous avons l'habitude de ces incidents, car à chaque voyage, il arrive toujours quelques imprévus de cet acabit. "Jamais deux sans trois" devrait être notre devise et j'ai la nette impression que d'autres tuiles vont nous tomber sur la tête.
Après un copieux déjeuner suivi des derniers préparatifs et salutations d'usage à nos amis de Wigwam, nous sommes prêts pour la grande aventure. Jean-Guy, qui veut inconsciemment épater la galerie, et surtout ne pas louper sa sortie, démarre notre mastodonte de façon magistrale et fait le tour du terrain en grand seigneur, distribuant généreusement ça et là des signes de la main à la manière des dignitaires de ce monde. Un peu plus et je lui décernais une médaille !
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Sur le chemin qui conduit à l'autoroute, je note avec une pointe d'appréhension un sillon qui se dessine de plus en plus sur le front du conducteur. J'ai moi-même la nette impression qu'Ulysse est mal en point, car les aiguilles du tableau de bord refusent de fonctionner et le changement des vitesses ne s'opère pas. Rien ne sert de perdre les " pédales ", il faut garder son sang-froid et se diriger en première vers le garage le plus proche. Après dix laborieux kilomètres d'une lenteur exaspérante, nous arrivons à la station-service de Saint-Liboire.
L'employé de service, après l'avoir minutieusement vérifiée, n'arrive pas à diagnostiquer le malaise de notre monture et suggère de la diriger à l'arrière, le nez collé sur une des immenses portes du garage. Demain, un spécialiste viendra ausculter la malade.
Il faut donc se résigner et attendre stoïquement le lever du jour. L'emplacement où nous sommes garés n'a rien de bucolique. D'un côté se dressent deux énormes conteneurs à déchets nauséabonds qui couperaient l'appétit à une mouffette bien intentionnée et de l'autre une aire de stationnement où les camions remorques ne cessent d'arriver ou repartir en faisant jouer à tue tête leurs freins tonitruants. Pour me distraire de ce décor ennuyant à mourir, j'essaie de compter le nombre impressionnant de wagons tirés par des locomotives sifflantes qui circulent constamment sur la voie ferrée non loin de là. Fatigués de cette activité monotone, une sieste s'impose pour tuer le temps et ravaler notre déconvenue. À son réveil, dans un éclair de génie, Jean-Guy inspecte à nouveau les fusibles et découvre qu'une de ces dernières a rendu l'âme. Ne perdant pas une seconde, il enlève la coupable et la remplace par une neuve. La fautive, une minuscule pièce de moins de deux dollars, avait réussi à nous paralyser durant six longues heures. Avec la foi du charbonnier, mon homme redémarre Ulysse en retenant son souffle ; ma montre indique la dix-septième heure. Dans une bouffée d'adrénaline, ce dernier ne se fait pas prier pour reprendre allègrement la route sous la férule jouissive du conducteur.
Nous nous dirigeons vers Montréal en ceinturant la ville par la voie métropolitaine qui nous conduit vers la route menant à Ottawa. La traversée de cette dernière se fait sans encombre et après quelque trois heures de route, nous campons à l'accueillant parc municipal d'Ottawa-Nepean aménagé en îlots dont chacun abrite un emplacement propice à l'intimité et la détente.
Après une bénéfique nuit de sommeil, le lever s'accompagne d'un plantureux déjeuner et nous sommes d'attaque pour sillonner les centaines de kilomètres qui nous mèneront à North Bay. Nous avions une petite idée de la largeur du territoire occupée par l'Ontario, mais vraiment pas à ce point là. Après avoir roulé plusieurs heures sur la route dix-sept, nous découvrons une ville plutôt agréable. En la traversant d'est en ouest, nous décidons de faire une pause bien méritée, histoire de nous délier les jambes et d'assouvir les besoins pressants de notre gentil quadrupède. Chemin faisant, nous nous approvisionnons en essence et victuailles pour mieux contrer d'éventuels embarras et demander à une personne qui semble connaître la région le nom d'un camping avoisinant.
Jamais je n'oublierai ce long et étroit chemin sablonneux truffé de méandres et de trous qui semblait mener nulle part. En fin de piste, nous débouchons sur ce qui semble un ramassis de vieilles roulottes enracinées dans les hautes herbes bordant un lac orné de canots de pêche appartenant à n'en pas douter aux Amérindiens de la région. L'heure tardive muselle notre envie de "lever les feutres" et nous convenons d'attendre le maître de céans pour réserver un site. Un autochtone imperturbable, certainement déboussolé par notre visite inattendue, nous indique une place et nous stationnons en attendant qu'il daigne bien nous fournir l'électricité nécessaire pour notre séjour.
Dans ces lieux où pullulent des nuées d'horribles bestioles sanguinaires qui harcèlent tout ce qui bouge et s'agglutinent à nous comme des ventouses, il nous est impossible de sortir ne serais-ce que pour prendre l'air et le pouls de ce bled fantôme sans se faire agresser et sans humer l'odeur de poissons morts. Nous n'avons qu'une idée en tête : déguerpir le lendemain matin au plus sacrant.
L'aube arrive enfin avec sa cargaison de pluie et de brouillard, mais qu'à cela ne tienne, rien ne peut nous empêcher de fuir cet endroit inhospitalier. Nous partons en toute hâte pour des cieux plus cléments. Malgré la pluie persistante et épaisse qui bouche le paysage d'une masse cotonneuse à couper au ciseau, Ulysse dévore vaillamment des kilomètres de collines abruptes drapées dans leur cocon de brume. Parfois, un trou dans les nuages, nous permet d'apprécier momentanément ces vastes étendues boisées sillonnées d'une kyrielle de lacs magnifiques.
En fin de journée, le ciel se dégage de son manteau gris et nous sommes ravis de mieux apprécier le paysage qui se déroule à mesure que nous approchons Sault Ste Marie. Après tant de kilomètres, il est temps d'arrêter au pittoresque camping Koa, car le repos du guerrier a sonné pour Ulysse et ses occupants. Le souper terminé, nous faisons connaissance avec Jean-Guy et Louise Perrault qui reviennent de leur séjour dans l'Ouest canadien et nous font revivre les beaux moments qu'ils ont vécus. Sur ces images de rêve, nous nous endormons heureux d'avoir croisé des êtres si plaisants.
Le lendemain matin, par un temps radieux, de Sault Ste Marie à Nipigon, nous suivons toujours cette agréable route 17 qui longe le majestueux lac Supérieur. Cette dernière nous plonge d'un côté de la route dans une succession de caps, de baies, de montagnes et chutes aux eaux cristallines et de l'autre sur une vue imprenable d'une véritable mer intérieure farcie de mille et une îles verdoyantes, tels de magnifiques joyaux incrustés dans cette nappe bleu azur.
Cette inépuisable région sauvage du Nord-Ouest ontarien, aussi vaste que diversifiée, trace un trait d'union de 2 092 kilomètres entre le Québec et le Manitoba. J'ai l'impression que ma petite personne se refuse à ingérer toute l'immensité de cette partie ontarienne. Je n'ai pas assez d'yeux pour reluquer toute cette féerie, quand tout à coup, j'entends un " regarde " sonore amplifié par une voix surexcitée. Je fixe droit devant moi un jeune orignal, surgit de nulle part. Inconscient du danger, il déambule nonchalamment sur la chaussée comme une poule un peu guindée sans se douter le moins du monde qu'il est la cible d'humains enchantés de cristalliser son image dans leur mémoire.
À partir de cet instant, je me dévisse littéralement le cou pour voir d'autres spécimens du genre. Un peu plus loin, mon attention sera vite récompensée par l'apparition, en contrebas de la route, d'un élan mâle aux bois larges et plats qui broute paisiblement sans se préoccuper des intrus qui l'observent. Même si le conducteur se concentre sur la voie sinueuse, il ne peut s'empêcher d'épier le moindre mouvement d'un quadrupède quelconque. Durant tout le trajet qui nous mènera à Nipigon, nous aurons repéré cinq orignaux.
Comblés au-delà de nos espérance par ce tableau de chasse impressionnant, nous acheminons notre fidèle monture au camping Stillwater où le propriétaire tasse les véhicules récréatifs comme des sardines en boîte. Pris en souricière entre d'autres véhicules, c'est avec peine que nous pouvons nous extirper du nôtre sans déranger le voisin. Voilà l'exemple parfait du propriétaire de camping que la cupidité n'étouffe pas, et cela, au détriment de la plus stricte intimité des campeurs. Cependant, lorsque nous explorons de nouveaux endroits, même si nous avons un livret qui nous aide à planifier notre séjour, il faut s'attendre à certains de ces désagréments et faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Très tôt le lendemain, nous évacuons les lieux sans grincement de dents. Encore une fois, Ulysse dévale la route sinueuse, mais combien douce pour ses pneus. Le même manège se répète, inconsciemment nous sommes toujours à l'affût de notre chasse visuelle aux orignaux. De notre point de départ jusqu'au prochain camping, nous allons en recenser cinq autres tous aussi nobles.
En fin de journée, après avoir parcouru une distance très appréciable, nous entrons dans l'avant-dernière ville de la région Nord-Ouest de l'Ontario. Tout en circulant sur la route principale de cette petite agglomération, hautement perché à droite, nous repérons l'annonce inspirante d'un minuscule terrain de camping qui nous ne semble pas comme les autres. Je me le représente comme un minuscule asile d'évasion entouré de pins majestueux.
Nous sommes reçus par Éliana et Walter Wittwer. Ces propriétaires de nationalité suisse-allemande nous accueillent chaleureusement dans leur petit coin de paradis qui me rappelle un décor suisse. En plusieurs endroits de jolies sculptures de bois en forme d'animaux amènent l'eau limpide dans des vasques conçues de façon identique par Walter lui-même. La fin de semaine s'annonce et nous décidons d'occuper un des sites pour les quatre prochains jours. J'ai rarement vu des gens aussi passionnés, nantis d'une amabilité à faire craquer le plus acariâtre ronchonneur. Ces hôtes affables nous insufflent le sentiment que nous sommes des gens de la famille et ne lésinent pas sur les efforts à déployer pour rendre notre séjour des plus agréables.
Hélas ! le temps file, il faut partir à regret et continuer notre itinéraire vers le Manitoba. C'est donc la gorge nouée par l'émotion que nous quittons nos amis en espérant les revoir au retour.
À partir de Dryden, la route s'aplanit progressivement et nous filons vers la frontière du Manitoba. Arrivés dans cette province, nous sommes vraiment dans les Prairies, patrie des cultures de blé ou autres légumineuses. Winnipeg, capitale du Manitoba, adopte définitivement un caractère cosmopolite et dynamique, sans pour autant oublier sa pittoresque histoire. Cette dernière n'a rien à envier aux autres villes importantes du Canada.
L'intéressante architecture ultra moderne des immeubles contemporains du centre-ville contraste de manière saisissante avec le passé. Je cite comme exemple l'imposant Palais législatif doté d'un grand escalier de marbre digne de Versailles, mais typique de l'Ouest canadien. Je m'imaginais une cité plutôt ordinaire, mais je suis littéralement tombée amoureuse de cette grande ville où j'ai recueilli des recueils d'informations sur la réalité francophone du Manitoba d'aujourd'hui. Nous avons pratiquement traversé cette province d'est en ouest sans vraiment nous arrêter, mais c'est l'appel incessant des Rocheuses qui nous hante.
En passant par les Prairies, je m'attendais à revivre les images de mon enfance renforcées par des lectures qui décrivaient presque uniquement de vastes plaines à perte de vue. Je me suis vite rendue compte que le Manitoba, la Saskatchewan et l'Alberta jouissaient de paysages des plus diversifiés. À partir de la transcanadienne, d'immenses champs de cultures diverses me font penser à des courtepointes multicolores d'où s'incrustent des fermes entièrement entourées de bosquets qui les protègent des vents et giboulées hivernales. Près de ces bouquets de verdure et à maintes reprises, j'observe des maisons et dépendances vétustes qui trahissent la vénération indéfectible que la génération actuelle voue aux anciens bâtisseurs des lieux. Que cette forme d'attachement est émouvante ! D'autres éléments se chargent de nous rappeler que nous sommes dans les Prairies, ce sont les élévateurs à grain. Ces derniers, modernes ou vieillots bordent dignement les lignes de voies ferrées qui constituent le nerf principal de transport des immenses plaines centrales.
Fourbus par tant de kilomètres engloutis, nous décidons de nous arrêter avec l'approbation bruyante de Toby qui se tortille sans arrêt tellement il a des fourmis dans les pattes. Enfin ! notre fidèle Ulysse va se reposer, car nous lui avons trouvé une aire de repos à Brandon non loin des frontières de la Saskatchewan.
Nous décollons de Brandon et filons à travers ces immenses plaines et vallées creusées jadis par les glaciers. Officiellement, nous sommes en territoire saskatchewannais et j'apprends que c'est la seule province où l'heure ne change jamais, elle conserve l'heure centrale tout au long de l'année.
Le nom de Saskatchewan origine de la langue Cree " Kisiskatchewan ", qui décrit l'endroit où s'agite rapidement la rivière du même nom. Contrairement à ce que je croyais, la moitié du territoire provincial est recouvert de forêts, un tiers est consacré à l'agriculture et un huitième est constitué d'eau fraîche.
Cette province, qui ne veut pas s'en laisser imposer par ses consoeurs, compte 100 000 lacs. La route Transcanadienne conduisant à la capitale provinciale nous permet de voir à l'approche des villages des élévateurs à grain se dressant comme des sentinelles aux aguets. Là aussi, la plupart des fermes, très distancées les unes des autres se préservent des vents dominants par une épaisse couronne d'arbres composée de conifères et de feuillus, ce qui confère une particularité typique aux Prairies.
Parvenus à Regina, ma tendre moitié, en homme conciliant, manœuvre habilement Ulysse vers le centre-ville et se stationne adroitement dans la cour d'école où la Société historique de la Saskatchewan a son siège. Je suis une passionnée de tout ce qui concerne les origines de mon pays et particulièrement ce qui a trait aux pionniers francophones comme ici les Fransaskois. Enchantée de ma récolte d'informations, je retourne au motorisé le sourire aux lèvres et je remercie mon homme pour " sa patience angélique ".
Nous rebroussons chemin en empruntant un circuit qui nous mènera, toujours selon mon conducteur pragmatique, plus rapidement vers notre lieu de repos. Régulièrement dans ces coins de pays, et particulièrement dans une aire de repos, nous rencontrons des Québécois qui reviennent des Rocheuses et nous échangeons des informations pertinentes avec eux.
De Regina, nous roulons sur la Yellowhead, direction nord-ouest et traversons Saskatoon soit la plus grande ville de la province pour nous diriger vers Lloydminster, ville frontière. Mon engouement pour retracer l'origine des noms refait surface. Celui de Yellowhead fut inspiré par un trappeur iroquois aux cheveux roux, Pierre Hatsination, qui vécut dans la région pendant les années 1880. Les Iroquois ne sont pas des indigènes de cette région, mais des centaines d'entre eux, venus de communautés des environs de Montréal, arrivèrent dans l'ouest à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle pour prendre part au commerce des fourrures.
Tout le trajet se fait sans anicroche sur une superbe route, qui ne ressemble en rien à nos anémiques autoroutes du Québec. Nos sens sont envoûtés par les parfums et les couleurs des champs naissants de canola, de trèfle, de blé et de luzerne. Dans les Prairies, les longues journées et les vastes espaces des lieux font le bonheur des touristes qui peuvent admirer plus longuement le paysage. Une seule ombre au tableau, j'espérais voir surgir ça et là des chiens de prairies, mais peine perdue, ce n'est pas dans cette contrée qu'ils ont élu domicile.
Ce matin, en reprenant la route, nous avions la ferme intention de visiter le plus grand centre d'achats au monde situé à Edmonton. Nous furent très déçus pour ne pas dire frustrés, car en entrant par l'est de la ville, un énorme panneau nous indique de rester sur la route 16 où on trouvera infailliblement le Super Centre à l'ouest de la ville. Hélas! nous avons beau être vigilants, nous n'arrivons pas à le dénicher parce qu'aucune autre indication ne le signale et que la densité de la circulation ne nous permet pas de ralentir. Nous sortons donc de la ville en question et filons notre chemin. Le long du trajet, nous lorgnons des fermes d'imposants bisons des plaines qui broutent tranquillement dans de larges enclos. Un peu plus loin, un groupe de wapitis ainsi que leurs rejetons se prélassent dans les prés clôturés. Par contre, en bordure de la route principale, d'autres de ces jeunes cervidés en liberté s'amusent ferme comme le font des enfants inconscients du danger qui les guette.
En soirée, nous arrivons à Hinton, non loin de l'entrée du parc national de Jasper, et avons un mal de chien à trouver un site pour reposer nos os endoloris. Après maintes tentatives, nous jetons notre dévolu sur un terrain situé en arrière d'un hôtel, mais organisé pour recevoir des véhicules récréatifs avec services requis. Alléluia! Après une journée de route bien remplie et un ciel qui déverse quelques pleurs, nous ne faisons pas la fine bouche et décidons que l'emplacement nous convient. Par contre, le ciel se dégage et nous pouvons prendre notre marche familiale et faire connaissance avec les gens du coin. Plus tard dans la soirée, un phénomène étrange me surprend et me réjouit, à vingt-deux heures, le soleil n'est pas encore couché. C'est à ce moment que je réalise que nous ne sommes pas si loin du soleil de minuit.
Au lever du jour, une excitation sans borne s'empare de nous; celle de s'imbiber de l'atmosphère unique de ces immenses chaînes de montagnes aux pics acérés effleurant le ciel. Depuis ma tendre enfance, je conservais toujours, gravé profondément dans mon imaginaire, ces magnifiques images des Rocheuses qui me paraissaient inaccessibles. Ainsi avec les années, mon désir de les franchir s'amplifiait de plus en plus et j'avais la ferme intention de les visiter quand le moment propice se présenterait. Enfin arrive ce jour tant espéré ! Après un long périple en motorisé à travers les Plaines, nous entrons dans le Parc national de Jasper.
Certes, je m'attendais à revoir le tableau tant de fois imaginé, mais le spectacle grandiose qui se déroule devant moi me chavire littéralement. Les mots se bousculent et je n'arrive pas à exprimer les sensations qui m'habitent. À voir l'émotion qui étreint mon conjoint, je comprends que je ne rêve pas et que la réalité dépasse agréablement mes espérances. Éblouis par tant de splendeur, nous retenons notre souffle et n'avons pas assez de nos deux yeux pour capter dans notre mémoire l'ensemble de cette beauté quasi irréelle.
Devant nous, à l'infini, des crêtes gigantesques, encore coiffées de leur bonnet de neige, s'entrecroisent pour mieux faire admirer leurs formes variées qui inlassablement se déroulent à nous comme un diaporama. Dans ce tableau à la fois sauvage et exaltant, de multiples agencements font ressortir les contrastes. Les teintes et les textures, du sombre au clair, l'assemblage de cimes enneigées, de forêts aux multiples essences d'arbres, de lacs d'un vert émeraude composent un mélange de magnificence et de grandeur. En fait, ces formes massives me font penser à d'immuables vigies montant la garde comme pour préserver cette nature sauvage. Tout au long d'un itinéraire asphalté et jalonné qui nous offre d'exceptionnels points de vue, nous traversons lentement la pittoresque ville de Jasper, située dans le parc national de ce nom qui soit dit en passant est, avec ses 10 880 kilomètres carrés de glaciers, de lacs, de rivières, de canyons, de toundras et de montagnes, le plus grand parc des montagnes Rocheuses.
À trente kilomètres au sud de Jasper se trouvent les chutes d'Athabasca. Une passerelle et un sentier contournent les chutes rugissantes et la gorge aux parois escarpées. Nous observons une superbe chute en cascades de vingt-cinq mètres de hauteur qui au cours de milliers d'années a façonné en forme d'entonnoir un étroit canyon de grès dur. L'eau cristalline de cette chute se déverse en contrebas avec un fracas assourdissant dans la rivière de ce nom. Ayant pris des photos stratégiques de cette splendeur naturelle, nous devons nous arracher à ce spectacle unique et suivre notre itinéraire vers Banff.
À chaque détour, le paysage change et nous offre des images à couper le souffle. Les montagnes qui longent la promenade des Glaciers sont différentes de celles plus à l'est ou à l'ouest. Elles constituent la chaîne principale des Rocheuses orientales, aux sommets élevés et déchiquetés. Elles forment la ligne de partage des eaux, l'arête dorsale du continent, et c'est là, que naissent les puissantes rivières. Ces cours d'eau et les glaciers s'attaquent au roc et créent les montagnes que nous pouvons observer.
En raison de l'altitude à laquelle se trouvent les Rocheuses, il est évident que la situation varie quelque peu; un jour la température peut atteindre 30 degrés Celcius et lendemain, il peut neiger. En juillet 2001, cette région a eu droit à une tempête de neige carabinée. Les montagnes ont souvent leur propre micro climat. C'est pour cette raison que j'ai remarqué l'abondance et la diversité de fleurs sauvages toutes aussi jolies les unes des autres. Je n'ai jamais visité les Alpes qui, soit dit en passant, sont beaucoup plus jeunes que nos Rocheuses canadiennes âgées de 120 millions d'années, mais je crois que nous n'avons rien à envier à ces cadettes.
Le soir venu, nous campons au Tunnel Mountain Trailer Court situé à une distance de marche de la ville de Banff. C'est d'ailleurs un des très rares terrains de camping de tous les parcs nationaux des Rocheuses qui offre aux visiteurs des services complets et d' une grande qualité. En créant la terre, l'Être suprême a mis le paquet pour meubler cette féerique partie du monde. Ce magnifique parc regorge d'animaux sauvages, mais combien majestueux dans leur habitat naturel.
Des wapitis bien en chair se baladent en toute quiétude sur le terrain comme pour nous rappeler que nous transgressons leur territoire. De frivoles coyotes filent à toute vitesse à travers les sites et vont se perdre dans les bois avoisinants. Des loups plus avisés se tiennent à l'orée du terrain et épient avec circonspection ces humains envahissants. Des centaines de petits écureuils fouineurs dressés sur leurs pattes arrières, à la manière des chiens de prairies, nous sifflent leur désapprobation d'être à proximité de leurs bunkers souterrains. Plusieurs espèces d'oiseaux multicolores accompagnent notre séjour de leurs chants au mille tonalités qui se répercutent en écho sur les parois rocheuses enrubannées de blanc qui nous entourent de toutes parts.
Au petit matin, encore envoûtée par cet endroit enchanteur, si ce n'eut été le fait que je chante faux, j'aurais entonné une hymne aux montagnes mais passons, ce n'était pas le temps de faire fuir les maîtres de ces lieux. Le déjeuner consommé, nous donnons nos dernières instructions à Toby ( histoire de le rassurer ) et prenons la navette conduisant à Banff.
Cette ville cossue sise dans la Bow Valley, se trouve enclavée par de deux gigantesques masses de roc et de glace: la Sulphur Montain et la Cascade Montain. Nous arpentons de long en large cette station balnéaire cosmopolite qui s'apparente de par son architecture aux villes alpines. Tout est pensé et conçu en fonction du touriste. Un chapelet continu d'hôtels, de boutiques alléchantes, de bistrots et restaurants s'étire des deux côtés de la rue principale. C'est pratiquement impossible de résister à tant d'invites et le désir de rapporter quelques souvenirs à notre progéniture s'empare de nous.
À l'extrémité de la Banff Avenue, on peut admirer les charmants jardins dits Cascades Gardens, ils sont, pour le visiteur crevé de fatigue, une gîte de repos ombragé et fleuri à l'écart de l'agitation urbaine. Que de contrastes ! Il faut vraiment vivre parmi ces sommets à la fois impénétrables et apaisants pour s'imprégner de cette paix intérieure si bienfaisante pour les citadins encroûtés que nous sommes.
Deux jours plus tard, nous retournons vers le lac Louise où la Trans-Canada Highway oblique vers l'ouest et traverse la ligne de partage des eaux de Banff vers le Yoho National Park situé en Colombie Britanique. De là, elle continue à l'ouest vers Golden, puis vers les parcs nationaux Glacier et Mount Revelstoke avant de poursuivre son long périple jusqu'à l'océan Pacifique.
Les Amérindiens qui vivaient en symbiose avec cette nature à la fois rebelle et sublime, détenaient, dans leur langage imagé, l'art de choisir une métaphore appropriée pour décrire les différents lieux qu'ils foulaient. Yoho, qui veut dire en langue Cree " terrifiant " porte bien son nom, car il compte à son actif des escarpements très élevés, des chutes spectaculaires et vingt-huit sommets d'une hauteur de plus de trois mille mètres. Immédiatement à l'est de Golden, de terrifiantes et dangereuses courbes ceinturant les montagnes s'échelonnent sur quatorze interminables kilomètres. Normalement, je ne souffre pas de vertige, mais quand je plonge mon regard dans les innombrables ravins tels des gouffres géants prêts à nous engloutir à chaque détour, une trouille viscérale me chavire l'estomac et j'anticipe avec une ardeur démesurée le fait de me retrouver sur le plancher des vaches.
Je dirais que la Colombie-Britanique est remarquable pour son climat tempéré, et peut se vanter d'avoir certains paysages les plus sauvages et les plus beaux au monde. De plus, on retrouve plus d'espèces d'animaux sauvages que partout ailleurs au Canada. Plusieurs ont retenu mon attention tels que : les ours noirs, grizzlis, loups, caribous, wapitis, cougars, chèvres de montagne, aigles à tête blanche. La faune marine grouille d'espèces variées et j'aimerais faire de la plongée sous-marine dans les eaux limpides pour me remplir les yeux de cette flore marine au mille teintes irisées.
De Field à Revelstoke, on se croirait dans les montagnes russes. Nous contournons prudemment la base des glaciers sur d'interminables pentes en lacets dotées d'énormes parois verticales accompagnées de précipices vertigineux retenus par des remblais qui nous apparaissent minuscules. Tout ceci apporte son lot de stress au conducteur qui n'apprécie guère ce genre de route qui accapare toute son attention et aiguise intensément son acuité visuelle. Je dirais que c'est un mal pour un bien, car il n'a pratiquement pas le temps de s'attarder sur ces ravins périlleux qui limitent son côté de route et lui vrillent littéralement les triples. Une particularité attire notre attention, c'est la dizaine de pare-avalanches qui, à certains postes critiques, protègent la route des intempéries de toutes sortes en saison hivernale. De plus à certains endroits, il est amusant de constater la présence de pancartes nous informant de la nécessité d'avoir de bons pneus d'hiver ou des chaînes et des points d'arrêt sont même prévus pour mettre ou enlever ces accessoires.
Durant le trajet, il devient péremptoire de faire plusieurs courtes pauses pour nous délier les jambes et surtout faire tomber la forte tension qui nous habite. Le soir venu, nous arrêtons à Sicamous, porte d'entrée de la vallée d'Okanagan. Je suis agréablement surprise de la bienveillance de la proprio du KOA qui fait tout en son pouvoir pour nous rendre la vie agréable. Par contre, les maringouins, ces horribles bestioles, sont de la partie et ne se gênent pas pour nous sucer le sang, tels des vampires.
De Sicamous, nous suivons dans toute sa longueur le majestueux lac Okanagan tout en admirant les vignobles qui s'étirent dans la vallée où encore à flanc de collines. Malheureusement pour nous, les vendanges s'effecturont font plus tard et nous n'aurons pas le loisir d'y participer. Par contre, nous nous rabattons sur les petits fruits à savoir les fraises et les fameuses grosses cerises vermeilles si réputées et si délicieuses à croquer. Cette région est tellement splendide que nous prenons le temps d'en admirer et capter chaque parcelle afin d'imprimer dans notre mémoire cette nature aux cultures si généreuses.
Vers la fin de l'après-midi, nous arrêtons à Wesbank, ville huppée et dortoir de Kelowna. Contrairement à d'autres où les demeures sont construites en terrain plat, les luxueuses et vastes habitations sont élégamment échafaudées par gradins à flanc de plateau. Coincé en bordure du lac Okanagan et le pied d'une élévation, le camping s'avère un endroit où il fait bon se délasser en humant à pleins poumons le grand air vivifiant qui nous regénère. Les infrastructures ainsi que l'agencement du terrain correspondent grandement à nos attentes. Non loin de là, nous suivons avec intérêt accru le va-et-vient d'un troupeau de lamas, plus précisément des vigognes, qui broutent dans un champ clôturé, car ces charmantes bêtes font partie d'un d'élevage spécialisé.
À la sortie de Westbank, nous roulons sur une très belle route, mais une pente sournoise oblige Ulysse à monter courageusement plusieurs kilomètres de long pour enfin atteindre Pennask Summit à 1995 pieds au-dessus de la mer. Cependant, de Hope à Vancouver sur la Transcanadienne, les montagnes sont en vue, mais nous sommes maintenant sur le plat et en sommes heureux.
Un soleil radieux nous invite à Burnaby et jetons notre dévolu sur le luxueux camping Burnaby Cariboo situé dans l'arrondissement de ce nom. Après avoir fait un premier coup d'oeil pour nous familiariser avec le terrain, nous sommes subjugués par ce joli coin de verdure où des services de grande qualité nous sont offerts. Le soleil est au rendez-vous et nous faisons une excursion dans la ville de Vancouver par le biais du transport en commun, plus précisément du "skytrain " qui nous permet de survoler et d'avoir une appréciation assez juste Vancouver.
Nous arpentons de long en large le Chinatown avec ses rues encombrées d'étals aux mets typiques de la culture orientale, d'échoppes de bric-à-brac de toutes sortes et de boutiques de lingerie chinoise. Toutefois, je suis quelque peu déçue, car je m'attendais à goûter leur cuisine dans des restaurants réputés, mais tel ne fut pas le cas et j'en suis restée sur mon appétit. Ceci est personnel, mais j'ai le triste sentiment que seuls les aînés habitent le coin et que les jeunes désertent la place. Pourquoi ? Je ne saurais le dire...
Mis à part l'architecture de certains édifices, je demeure convaincue que notre Chinatown montréalais n'a vraiment rien à envier à celui de Vancouver. Par contre, nous apprécions la traversée en "seabus " pour découvrir le " North Vancouver " qui fourmille d'activités diverses. À mon humble avis, c'est la partie la plus animée de Vancouver ( festival de jazz Du Maurier ). Une panoplie de boutiques et d'activités estivales exercent une attraction particulière sur les visiteurs venus de partout.
C'est le jour de la Confédération et nous partons en direction de Tsawwassen, lieu d'embarquement pour l'île de Vancouver. Après quelques minutes d'attente, le traversier ouvre sa large gueule pour engloutir Ulysse et ses passagers. Comme la traversée dure une heure trente, nous devons laisser notre cher toutou dans le motorisé, et ce, dans l'énorme ventre de l'imposant Queen of Vancouver qui nous conduit à Swartz Bay au sud de Victoria.
Le bateau vogue sur des eaux calmes et contourne habilement une dizaine de ces îles habitées dont j'ignorais totalement l'existence. Arrivés à bon port, nous reprenons possession d'Ulysse et Toby pour prendre la route de la capitale. Chemin faisant, nous dégotons sur une colline le Fort Victoria RV Park, un amour de camping échelonné en gradins. Nous remplissons nos poumons de cet air sain et tonifiant comme pour en emmagasiner le plus possible avant de retourner dans l'atmosphère putride des grandes villes.
Demain,
en matinée, nous partons visiter l'exceptionnel Butchart Gardens;
ce jardin tant de fois visualisé dans mes rêves. À
ma grande surprise, les Jardins sont le fruit d'un projet d'embellissement
d'une ancienne carrière à chaux improductive appartenant
à M. Robert Pim Butchart. En juxtaposant adroitement arbustes, arbres
et plantes rares et exotiques, souvent rapportés de leurs voyages
à travers le monde, M. et Mme Butchart créèrent le
jardin en contrebas qui a maintenant une renommée internationale.
D'année en année, ce jardin qui n'était à l'origine qu'un passe-temps pour les Butchart, s'est agrandi avec la création de la Roseraie, du Jardin italien et du Jardin japonais. Aujourd'hui, plus d'un million de personnes visitent annuellement cette merveille horticole. Nous étions de ces visiteurs envoûtés par ces agencements floraux multicolores agrémentés de fontaines et bassins d'eau d'un raffinement exquis qui s'étendent sur plus de vingt-deux hectares. Toby, comme toujours, attirent l'attention des gens qui se questionnent sur la race de ce gentil petit quadrupède toujours prêt à recevoir sa dose de câlins.
La visite terminée, nous retournons à notre base par des détours incroyables, car la navigatrice en chef a perdu la carte " routière " et dirige tant bien que mal le pilote qui intercède tous les saints du ciel ( du moins ceux qu'il connaît ) et se permet de prononcer irrévérencieusement une liste de mots sacrés et ce, dans les chastes oreilles de la passagère qui essaie de calmer son conjoint pris soudainement d'une insécurité aiguë. Nous revenons soulagés à notre campement les yeux encore remplis de ces merveilles de la nature que même la complexité du trajet n'a pu atténuer.
Ce matin, en écoutant le bulletin météorologique de Montréal via le câble, j'étais surprise d'entendre que la température dépassait la barre des 32 degrés Celcius. Ici dans l'île, le temps est plutôt frais pour ne pas dire frisquet ; nous devons nous munir d'un survêtement pour affronter un vent persistant qui va nous suivre jusqu'à Cathedral Grove situé dans le MacMillan Provincial Park. l'aire de stationnement est restreinte et des calottes de neige coiffent les crêtes les plus élevées des montagnes du Pacific Rim.
Dans ce lieu extatique, nous trouvons une paix inexprimable, un calme qui ne se définit pas, on se croirait dans une cathédrale démesurée où nous sommes en parfaite harmonie avec le Créateur. Nous sommes renversés par la mysticisme de cette forêt peuplée d'arbres géants dont plusieurs sont âgés de plus de huit cents ans et qui de surcroît ont survécu à un terrible incendie, il y a de ça trois cents ans. Dans ce parc, le plus grand arbre mesure trois mètres de diamètre et l'ombre qu'il projette fait neuf mètres de circonférence au bout de ces soixante-quinze mètres de hauteur. Pour donner une idée approximative de la taille de ce titan, il faudrait pour l'encercler six hommes adultes, les bras étendus.
D'autres types de pins gigantesques tels le western red cedar ou le balsam en particulier peuvent atteindre soixante et un mètres de hauteur et avoir un tronc de plus de trois mètres et demi. Malheureusement, nous trouvons un grand nombres de ces mastodontes gisant sur le sol, car l'âge et les vents impétueux les couchent à jamais pour leur repos éternel. Il faut absolument faire corps avec ce monarque, le palper, plonger son regard vers sa tête majestueuse pour comprendre combien nous sommes minuscules face à lui et qu'il est le roi incontesté de la forêt.
Nous revenons de Port Alberni encore imprégnés par tant de gigantisme et prenons la toute belle Transcanadienne qui nous conduit à Nanaimo, plus précisément au Living Forest Oceanside Campground. Nous explorons le site dominant la mer et encerclé de grands cèdres d'où fourmillent une multitude de petits animaux aussi curieux que nous. Dans un élan de compassion, je vole au secours de Toby qui, avec sa naïveté légendaire, veut faire connaissance avec dame couleuvre qui lui pique le museau. Je me précipite sur la méchante et l'écrase avec une énorme roche. Je passe sous silence le reste de l'histoire, de peur de scandaliser les âmes trop sensibles.
Nous prenons plaisir à contempler les allers et retours des traversiers qui sillonnent le détroit. Nous passons la nuit à cet endroit pour être en mesure de prendre très tôt en matinée le traversier pour Horseshow Bay en Colombie-Britanique. Nous avons bien apprécié notre séjour dans l'île de Vancouver, mais nous la quittons pour découvrir d'autres destinations intéressantes sur le chemin du retour.
Revenus sains et saufs sur le continent, nous empruntons la Transcanadienne qui remonte le nord. À partir de Yale, ville sise dans la vallée d'Okanagan, nous longeons la tumultueuse et puissante rivière Fraser qui se fraie un chemin à travers des cols et ravins vertigineux. Comme dit Jean-Guy : " ça ne finit jamais d'être beau ! ". Des deux côtés du cours d'eau, des montagnes quartzeuses nous donnent un spectacle d'ombre et lumière qui ne cesse de nous séduire.
De Hope à Boston Bar, la route sinueuse caresse les parois abruptes et s'engouffre dans une série de sept tunnels qui transpercent le canyon Fraser. Le plus long, le China Bar Tunnel s'étend sur six cent dix mètres et complète cette œuvre colossale et extrêmement onéreuse réalisée par le gouvernement provincial.
À chaque tournant, nous sommes sidérés par des vues spectaculaires et dignes d'être figées sur pellicule comme par exemple les vestiges terrifiants du glissement d'une partie de montagne qui, il y a trente-cinq ans, entraîna dans la mort quatre personnes. De toute ma vie, je n'ai eu l'occasion de voir quelque chose de si phénoménal et une catastrophe pareille me rappelle qu'on n'y peut rien contre les forces de notre mère la Terre.
De Yale à Kamloops, nous avons l'impression d'être sur une autre planète tellement le paysage diffère. Nous traversons un région à demi désertique où des deux côtés de la bouillonnante rivière Fraser s'entrelacent à l'infini des montagnes quasi chauves qui donnent à l'environnement un aspect presque lunaire. Ce qui a de plus étonnant, ce sont les bandes de terre cultivées que l'on voit en contrebas dessinant un contraste saisissant avec ces hauteurs dénudées. Si la nature nous apparaît austère, la vie animale est omniprésente. Même s'ils ne sont pas nécessairement visibles, les ours noirs, les coyotes, les cougars, les wapitis, les orignaux et plusieurs espèces d'oiseaux, du plus petit au plus gros occupent cette contrée plutôt aride.
L'heure du repos arrive et nous choisissons un camping encaissé dans une suite de montagnes partiellement pelées à Cache Creek. C'est en contemplant une de ces majestueuses montagnes qui m'entourent que je m'inspire davantage pour écrire ce que je ressens.
Le matin venu, le rituel complété, nous nous dirigeons vers Sicamous, capitale nationale des pontons, pour reprendre un itinéraire déjà emprunté, mais qui nous épate comme la toute première fois et se diriger vers Revelstoke où nous pouvons admirer une fois de plus ces pics enneigés qui nous fascinent au plus haut point.
Nous nous dirigeons vers Banff, notre coin de prédilection pour une dernière nuitée et le lendemain matin, piquer une pointe jusqu'à Drumheller.
Les montagnes franchies, nous mettons le cap sur la très grande ville de Calgary que nous traversons sans nous presser pour mieux saisir les points intéressants. À la sortie de la région urbaine, nous roulons sur le plat au milieu de plaines immenses sur des centaines de kilomètres quand tout à coup, le paysage se métamorphose radicalement, ce n'est pas une illusion d'optique, nous sommes projetés dans un monde lunaire. Les grandes étendues luxuriantes font place à un étrange et merveilleux monde nommé " Badlands " dont la vallée de Drumheller en est le cœur.
La beauté enchanteresse de ces Badlands nous prend aux triples par ses gorges étroites, ses profonds canyons, ses formations rocheuses torsadées. Il ne faut pas manquer à Rosedale les mystérieux piliers sablonneux appelés " hoodoos " ressemblant étrangement à des géants pétrifiés qui, selon la légende amérindienne, prenaient vie la nuit tombée pour protéger les aborigènes contre les envahisseurs. Plus je scrute intensément ce paysage insolite façonné par les érosions, plus j'ai la tentation d'adhérer à cette mythologie archaïque. Nous foulons les anciennes terres où habitaient les dinosaures, il y a de ça soixante-dix millions d'années. Personne ne sait exactement comment s'est produit l'extinction de ces animaux préhistoriques, mais une chose est certaine, on retrouve dans cette région la plus grande concentration de fossiles de la planète.
J'ai
visité avec une curiosité débordante le Royal Tyrrell,
le plus important musée de paléontologie au monde. Ma tendre
moitié, qui au départ ne semblait pas entiché par
des ossements quelconques, s'est laissé prendre au jeu et examine
avec une fascination non déguisée ces spécimens de
la préhistoire. Nous gravons sur pellicule une quantité
imposante de photos sur la reconstitution nature de ces authentiques bêtes
exécutée par les paléontologues avec la ténacité
et l'extrême minutie qui les caractérisent.
Il est temps de reprendre la route, car le ciel chargé de vilains nuages couleur d'encre commence à déverser sur ces terres arides une pluie drue qui va perdurer jusqu'à notre campement à Medicine Hat, un spacieux camping opéré par la ville. Je consacre une grande partie de la soirée à me documenter sur notre itinéraire du lendemain. Après plusieurs lectures sur le sud ouest de la Saskatchewan, je privilégie la route vingt et un qui me semble remplie d'attraits alléchants. Durant la nuit pluvieuse, le tonnerre gronde férocement et Toby vient se blottir entre nous pour calmer sa peur incontrôlable des orages.
Toute excitée par les attractions anticipées la veille, j'ai hâte de quitter. Nous roulons à travers une multitudes de butes et collines vers la fameuse direction. Dans mon imagination débordante, je voyais déjà une faune abondante d'animaux tels: des lagopèdes, des chevreuils à queue blanche, des chiens de prairie et une quantité d'espèces d'oiseaux typiques de cet endroit. Des sujets intéressants et instructifs devaient se pointer dans les rares lotissements isolés les uns des autres. Hélas! après des kilomètres de chemin sans voir âme qui vive, j'en viens à la conclusion que l'on s'est lourdement fourvoyé à la lecture de ces publicités que je qualifierais de trompeuses.
Je suis fortement déçue et même si mon trésor de mari maquille sa déception, d'un commun accord, nous rebroussons chemin et par une autre route tout aussi ennuyante, nous reprenons la Transcanadienne. Par une ironie du sort, cette dernière nous donne l'occasion de voir tout près de nous un troupeau de bisons ancestraux qui broutent calmement sans daigner lever la tête pour renifler les envahisseurs que nous sommes.
Chemin faisant, je renouvelle les victuailles dans un super marché et m'attarde à étudier le comportement et l'habillement des membres d'un groupe mennonite caractérisés par leur austérité et leur opposition à la civilisation moderne. D'une certaine manière, je les envie et me sens momentanément honteuse d'appartenir à une société de consommation poussée à outrance. Alors que nous approchons du camping choisi, nous observons une étrange croûte blanche tout autour du lac Chaplin. La gentille dame, propriétaire du terrain de camping, nous explique que c'est du sulfate de sodium qui remonte à la surface du lac. Ce sulfate traité par une usine locale est vendu à travers le monde et sert d' additif de blanchiment pour la fabrication de la pâte à papier. Tout compte fait, nous n'avons pas perdu notre journée, nous essaierons de dormir satisfaits de notre journée malgré la quantité effarante de trains qui passent sans arrêt derrière le bosquet qui sert de paravent entre la voie ferrée et notre motorisé.
À l'aube, après une nuit envahie par un concert bien orchestré de locomotives tonitruantes, Jean-Guy, les oreilles encore bourdonnantes, se lève bien décidé à partir au plus vite. Moi-même, j'opine du chef, car j'ai l'impression d'avoir dormi sur des rails de chemin de fer. Là où une voie ferrée est implantée, ne cherchez pas, il y a un terrain de camping dans les parages, devrait être le leitmotiv des campeurs.
Nous continuons donc l'itinéraire qui va nous conduire à une jolie petite localité où le Lions Tourist Park nous offre tous les services essentiels dans un décor de verdure et de paix. De magnifiques chevaux blonds galopent dans les prés avoisinants sans se laisser déranger par Toby la terreur. À l'aube, sous les doux rayons d'un soleil naissant, un jeune faon gambade gracieusement à travers la place et égaie le début de notre journée.
Comme convenu, c'est moi qui passe aux commandes d'Ulysse pour faire le trajet de Virdon à Winnipeg. Quelques kilomètres me permettent d'évaluer l'envergure ainsi que le comportement de ma monture pour ensuite filer à une vitesse de croisière respectable sur le ruban asphalté. Après une heure de conduite sans anicroche, je sens vibrer en moi les fibres de la conductrice « de poids lourd », lorsque tout à coup sans avertissement, un malotru gravillon venu du véhicule avant, « pète » bêtement le haut du pare-brise. Mon passager me regarde d'un air narquois et oublie facilement que par sa faute, il a tué instantanément un bel oiseau qui s'est incrusté profondément dans la grille du motorisé. À l'entrée de Winnipeg, je cède ma place au conducteur chevronné qui contourne la ville avec l'air de celui qui a conduit un mastodonte toute sa vie. Je ne veux pas m'en laisser imposer par cette démonstration masculine « macho », je reprends les rênes et me tape trois cents kilomètres avant de rendre les armes.
Nous traversons le Manitoba et pénétrons en Ontario avec une seule idée en tête : celle de retrouver notre « petit coin de paradis » à Dryden. Nos hôtes, Walter et Eliana Wittwer sont là pour nous accueillir en nous offrant une succulente bouteille de vin de bleuets de leur cru. Nous avions fait connaissance avec une certaine Angela à l'aller, mais au retour retrouvons le mari de celle-ci le sympathique Tony ainsi que leur fils Daniel âgé vingt-six ans, un jeune homme qui donne une exemple de courage malgré une maladie dégénérative. J'oubliais Rex, le superbe berger allemand de Daniel très heureux de faire connaissance avec Toby. Ce sont de merveilleuses gens sincères avec qui je veux garder un contact étroit et soutenu. Nous passons trois jours et trois nuits dans ce havre de paix pour un repos bien mérité avant de répéter notre trajectoire jusqu'à Nipigon.
Les salutations d'usage suivis d'embrassades terminées, nous roulons de Dryden jusqu'à Nipigon où nous bifurquons sur la route 11 pour un long moment. Durant ce trajet, Ulysse se voit piloter en alternance par ses deux conducteurs. En fin d'après-midi, nous comptabilisons plusieurs centaines de kilomètres et cherchons un refuge pour se coucher. Notre rudimentaire fascicule sur les terrains ontariens nous renseigne très peu et devons nous fier à notre instinct pour chercher un abri décent.
Arrivés à Beardmore, un panneau publicitaire annonce un camping situé à quinze kilomètres vers le vaste lac Nipigon. Ce n'est pas le temps de faire la fine mouche et décidons coûte que coûte de coucher à cet endroit. Ce dernier nous apparaît débouchant sur un site de pêcheurs d'où les rayons du soleil couchant lancent des jets de feux orangés sur la surface lisse d'une superbe nappe d'eau d'une grandeur incalculable. Des bateaux de pêche de toutes sortes reposent sur la berge et attendent le lendemain pour reprendre le large.
Une bonne nuit de repos nous remet en forme et tôt dans la matinée, nous reprenons le chemin jusqu'à Moonbeam, petite localité francophone au nord de l'Ontario. Depuis Nipigon, nous avions bifurqué sur la route 11 pour visiter la partie septentrionale de l'Ontario et mis à part l'éternelle forêt d'épinettes entrecoupée ici et là de magnifiques lacs, rien, mais rien d'intéressant avait capté notre curiosité jusqu'à ce que nous arrivions au camping Twin Lakes. À notre grand étonnement, complètement isolé dans le bois et à des années lumières des grands centres, apparaît devant nous un camping super spacieux, d'une superficie considérable et doté d'infrastructures des plus modernes. Sis autour de deux lacs artificiels, rien n'y manque. Le maître des lieux, ancien propriétaire d'une carrière, a su mettre en valeur son terrain en lui conférant un caractère exclusif. Ce camping, dans son ensemble, s'avère un joyau d'architecture et de raffinement tel un tableau remarquable dans une galerie d'art.
Les premiers rayons d'un soleil matinal nous incite à vaquer aux préparatifs du départ prévu pour la jeune matinée. Je visualise une dernière fois ce bijou de campement avec un pincement au cœur et les yeux encore perdus dans ce décor de rêve que je n'oublierai pas de sitôt. Nous renouons avec la route 11 qui nous mènera à Kirkland Lake, ville moyenne semblable à tant d'autres. De là, nous prenons l'embranchement de la route 117 qui nous fera traverser au Québec en passant par Rouyn-Noranda. Je me surprends à sourire lorsque je vois une pancarte indiquant : « Bienvenue au Québec », je ne comprends absolument pas l'utilité d'un tel écriteau parce que le piètre état du pavé me le rappelle cruellement. Dès que nous passons la frontière, Ulysse essaie de ne pas regimber, mais il est clair qu'il n'apprécie guère ce bitume rafistolé pour masquer les innombrables trous engendrés par le passage incessant de poids lourds surchargés.
De Rouyn-Noranda, nous poursuivons notre trajet jusqu'à Val-d'Or, notre point d'ancrage pour la nuit. La rue du centre-ville nous permet de la visiter quelque peu et d'en apprécier l'ensemble. Toutefois, notre monture a besoin de refaire son plein de carburant pendant que nous dégourdissons nos membres ankylosés et que Toby déleste de sa vessie le trop plein de liquide comprimé. Chemin faisant, nous interrogeons le préposé au service sur l'adresse du camping Sagitaire, qui semble le seul convenable selon notre livret.
Nous fonçons à travers un dédale de chemins en terre battue, étroits comme des goulots de bouteilles et bordés d'arbres dont les branches s'amusent à caresser dangereusement le motorisé. Après des dizaines de kilomètres dans ce capharnaüm, nous débouchons sur un nid de roulottes blotties selon des normes peu orthodoxes face à un lac splendide. Le temps n'est pas aux lamentations, et nous prenons la seule place libre. Stationné sur un terrain pentu avec une vue prenante sur le bloc sanitaire d'en face, Ulysse doit se résigner à une séance intensive d'ajustement de ses quatre pattes niveleuses afin que nous puissions jouir d'un équilibre sommaire. Après s'être sustenté, nous décidons de doucher la façade de notre véhicule encrassé par ces damnés insectes écrabouillés dans le pare-brise et peut-être aussi évacuer notre trop plein de frustration.
Nous n'attendions que la naissance du jour pour déménager nos pénates et compléter les centaines de kilomètres qui nous séparent de Montréal. De Val-d'Or à Mont-Laurier, nous roulons sur une surface quasi rectiligne en bordure d'épinettes noires ponctuées de lacs et de charmants ruisseaux. Cependant dès que nous approchons de Mont-Laurier, la chaîne des Laurentides s'offre à nous dans toute sa splendeur. Nous sommes en pays familier, un sentiment de fierté nous habite lorsque nous franchissons ces villes et villages qui possèdent leur cachet particulier et leur lot d'histoire. À la hauteur de Laval, bercé par le ronronnement régulier du moteur, je ferme les yeux et me remémore les beaux moments vécus ce dernier mois. Sans m'en rendre compte, Ulysse aborde le dernier virage pour se garer devant notre maison
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Ce long périple m'a fait prendre conscience que les innombrables caractéristiques physiques et humaines de mon pays sont remarquables à tous points de vue et que peu d'autres pays sont gratifiés de tant de richesses.
Oh Canada, mon pays, mes amours, je veux garder intact cet héritage fabuleux que tu nous lègues à moi et à mes descendants.